_______________________________________________________________________

 

Alexandre Aja :

Avant première entre fans...

 

C'est le 16 juin dernier qu’Alexandre Aja est venu présenter à Lyon, en avant première, la péloche tant attendue de La Colline a des Yeux. Les spectateurs, visiblement composés de fans de viscères fraîches et de sensations sanglantes (comme nous), ont pu lui poser une belle pelletée de questions. Petit retour sur ce sympathique échange verbal entre le réalisateur et son public...

Question du Public : Concernant la Colline a des Yeux, quelles ont été les réactions vis-à-vis du film aux USA ?

Alexandre Aja : Ils ont plutôt très bien réagi ! Les critiques, ce qui est assez surprenant, ont beaucoup aimé le film. J’avais un peu peur car je me disais qu’avec l’utilisation un peu provocante du drapeau américain ou de l’hymne national ils allaient mal le prendre mais c’est en définitive ces éléments qui les ont attachés au film. Concernant le public, les réactions ont été formidables, ça a été un énorme succès : tout le monde était très satisfait !

Q.P. : Quelle est la version du film diffusée en salle ?

A.A. : C’est la version cut. La version uncut contient 2 minutes de plus mais il faut savoir qu’au départ la censure demandait au moins 15 minutes de coupe dans le film : ça a déjà été un long bras de fer au USA pour réussir à conserver ce que vous avez vu à l’écran. Le DVD qui sortira contiendra en revanche ces 2 minutes en plus. Elles contiennent pas mal de plans sanglants supplémentaires, quelques secondes à chaque fois, éparpillées tout au long du film… c’est un peu plus partout !

Q.P. : Le « petit chaperon rouge » du film, c’est une véritable actrice ou c’est un maquillage ? (rires du public…)

A.A. : En fait les personnages sont tous faits, à peu près, de la même manière c'est-à-dire avec des prothèses de maquillage, travail minutieux qui prend souvent plusieurs heures. Pour elle, c’est en revanche assez particulier car nous avons utilisé une technique différente : l’actrice est maquillée sommairement et joue avec plusieurs points sur le visage, qui sont des traces permettant de se repérer. On va ensuite bouger ces points en postproduction, avec des effets numériques, pour créer cette difformité…

Q.P : S’agit-il d’un film de commande ou avez-vous véritablement travaillé en amont sur le projet ?

A.A. : J’ai vraiment suivi le projet depuis le départ. Après Haute Tension, qui a été distribué aux USA, nous avons rencontré Wes Craven qui avait eu un coup de cœur pour le film. Nous avons tout de suite abordé l’idée de refaire La Colline a des Yeux version 2006. Il n’y avait pas encore de scénario, juste ce projet. Il m’a alors demandé, avec l’aide de mon co-scénariste, de trouver un concept, une approche qui pourrait justifier ce remake. On est donc revenu avec cette idée de tests nucléaires dans le désert et nous sommes ensuite partis un an pour écrire le scénario. De la première à la dernière ligne, c’était vraiment mon projet et non pas du clé en main…

Q.P. : Y a t’il eu plus de pression pour tourner avec un grand studio américain (Fox Searchlight) qu’avec Europa en France pour Haute Tension ?

A.A. : Avec Europa tout s’était très bien passé, contrairement à beaucoup de choses que l’on peut entendre concernant d’autres productions produites par ce studio. Haute Tension a été un cas à part, Luc Besson nous avait laissé une liberté complète. Il avait un avis assez fort sur certains éléments du scénario mais il nous a ensuite laissé une liberté totale sur le tournage et le montage. En ce qui concerne le tournage aux USA, je dois dire que je m’attendais à pire, je pensais être écrasé par une troupe d’exécutifs de studio me questionnant sur chacune de mes décisions et sur chacun des détails présents dans le film mais je dois être un peu chanceux car les choses se sont en définitive plutôt bien déroulées. Craven avait dès le départ les pleins pouvoirs et m’a simplement demandé de suivre mes idées et ma vision du film : il a été très gentleman et nous a soutenus jusqu’au bout. Il y a eu évidemment quelques désaccords, mais au bout du compte le film à l’écran aujourd’hui est vraiment celui que je voulais montrer…

Q.P : Pouvez-vous nous parler un peu des 2 minutes du film coupées au montage ?

A.A. : Il y a un peu plus de la scène d’ouverture des scientifiques, un peu plus de l’attaque de la caravane et de la vengeance finale… mais ce sont surtout des détails. Par exemple au moment du duel final où Doug tire à plusieurs reprises sur Lizard et laisse tomber l’arme, on imagine très bien, dans la version cut, que ce dernier va se relever; alors que dans la version uncut il lui tire à bout portant dans la gorge ! La scène a été coupée par la censure mais cette séquence était importante puisqu’il y avait, dès lors, peu de chance pour qu’il se relève ! C’est dans ces moments là que la censure dépasse un peu son rôle et touche vraiment à l’histoire, à la structure du film…

Q.P : Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Wes Craven ?

A.A. : Les choses se sont faites assez rapidement car Wes Craven nous a contactés dès la présentation de Haute Tension. Il a voulu nous rencontrer et nous sommes un peu arrivés à ce rendez-vous en étant à la fois extrêmement timides et excités. Je fais partie d’une génération qui a grandi avec Les Griffes de la Nuit, qui aime beaucoup le genre et qui a été très déçue par les années 90, notamment par les films de Wes lui-même. En tant que fan, les vidéos-clubs nous ont permis de découvrir des films comme La Dernière Maison sur la gauche ou Massacre à la Tronçonneuse, tous ces classiques qui étaient vraiment sans concession et qui nous ont donné envie de faire ce film…

 

 

Q.P : Avez-vous eu des problèmes quant à la présence d’un bébé sur le tournage et comment a réagi le public américain face à cette mise à mal de la cellule familiale ?

A.A : Le fait que l’histoire tourne autour d’un bébé joue évidemment sur la corde sensible des spectateurs. Imaginez, si l’on avait décidé de faire un méchoui avec le bébé à la fin du film, cela aurait tué toute lueur d’espoir et nous aurions plongé l’histoire dans l’horreur absolue ! En vérité, ce bébé, une petite fille, nous a sauvé le film car il est très difficile d’imaginer des parents nous confier leur enfant de six mois pour tourner un film d’horreur dans le désert, sous des températures frôlant les 50 degrés, en passant ses journées à tourner avec des monstres recouverts de sang et de latex ! Mais nous avons trouvé des parents qui ont accepté de jouer le jeu et qui ont été formidables : je ne peux imaginer le film aujourd’hui sans la collaboration de cette famille. Il y a évidemment le plan où le revolver est pointé sur le bébé : ça a été un moment très dur à tourner et difficile pour toute l’équipe. Dans ces moments là, on ne rigole plus vraiment, on s’éloigne du genre et on touche une limite. Dans l’absolu, nous n’étions pas forcés de tourner cette scène mais si l’on respecte une certaine cohérence et que l’on se met à la place de l’assaillant à ce moment là, le meilleur moyen d’obtenir ce que l’on veut de la personne est évidemment de menacer ce qu’elle a de plus important, c'est-à-dire le bébé… L’enfant devient dès lors la quête qui donne toute sa raison au film.

Q.P : Que pensez-vous des récents remakes de films d’horreurs comme Massacre à la Tronçonneuse ou Amityville ?

A.A. : Je suis un énorme fan du Massacre à la Tronçonneuse original : je trouve que le remake est réussi mais n’égal absolument pas le film de Tobe Hopper, chef d’œuvre qui a conservé aujourd’hui la même intensité et la même force. Je comprend la démarche marketing pour en faire le remake mais je pense qu’une ressortie de l’original aurait été, à mon avis, aussi forte. Quant à Amityville, je n’aimais déjà pas trop la version de 79…

Q.P. : Est-ce que vous vous êtes inspiré de Massacre à la Tronçonneuse pour l’écriture de La Colline a des Yeux ?

A.A. : C’est plutôt marrant car le remake de Massacre à la Tronçonneuse a honteusement volé l’idée du bébé à La Colline a des Yeux original, élément qui n’était pas présent dans le film de Hopper, et nous, de notre côté, nous avons honteusement volé l’esprit, le côté réaliste et sauvage du Massacre à la Tronçonneuse de 74…

Q.P. : Le film prend-il parti face à une certaine idéologie militaire de l’Amérique ?

A.A. : Nous étions au départ partis pour écrire le scénario avec un simple arrière plan de tests militaires nucléaires, mais ces tests ont réellement eu lieu, plus ou moins secrètement, dans les années 50 au États-Unis. On peut d’ailleurs trouver aujourd’hui encore sur Internet, des forums de discutions qui militent pour que l’état américain reconnaisse l’existence de retombées radioactives dans des régions du Nouveau Mexique et du Nevada, où des villes entières ont des taux de cancers extrêmement élevés, des malformations à la naissance, des choses absolument monstrueuses que l’armée refuse d’admettre… En écrivant le film ont s’est rendu compte que la métaphore était là, entre une Amérique qui crée ses propres monstres et qui se trouve ensuite obligée de les confronter. En regardant le film on peut donc effectivement y voir un autre niveau de lecture plus « engagé » qui n’est pas, au départ, volontaire mais qui est venu au stade de l’écriture, que l’on a trouvé intéressant et que l’on a, au final, conservé...

 

 

Q.P : Les photos de monstres du générique sont-elles des effets de maquillage ? Elles semblent, à l’écran très réalistes…

A.A. : Tout est vrai dans le générique du début, à l’exception d’un plan « big brain » qui est venu un peu à la dernière minute car nous n’avons pas réussi à obtenir les droits d’une photo que l’on avait sélectionnée avant. Les images d’explosions nucléaires avec les maisons et les mannequins, qui ont servi de référence pour la construction des décors, proviennent quant à elles des archives de l’armée américaine. Elles montrent précisément la folie et l’ampleur des projets militaires, dans les années 50, de créer des villages entiers, avec des maisons, des voitures, des mannequins habillés, de la nourriture dans les frigos… juste pour observer la réaction d’une ville américaine moyenne face à une explosion nucléaire ! Les autres images qui entrecoupent ces archives militaires proviennent de Tchernobyl et Hiroshima : elles sont la preuve des effets des retombées radioactives sur les nouveaux nés. Ça a été très compliqué d’obtenir les droits de ces photos, mais je voulais afficher des images vraies au départ, pour montrer que, aussi loin que l’on puisse aller dans le film, ces éléments étaient basés sur des choses qui existaient vraiment, concernant le nucléaire et ses excès.

Q.P : Après l’exportation de votre travail aux USA, peut-on espérer un éventuel retour en France et à des productions du calibre de Haute Tension ?

A.A. : Nous venons d’écrire un scénario justement dans la veine de Haute Tension qui se déroule dans un parking souterrain et on va le produire cet été avec mon co-scénariste Grégory Levasseur, mais le projet reste cependant plus international que véritablement français car il est extrêmement difficile de produire du film de genre en France…

Q.P : Michael Berryman était-il prévu en caméo dans le film ?

A.A. : Tout à fait ! Le rôle de Cyst, le type qui se balade dans le village et traîne un cadavre, à la fin du film, était écrit pour Michael Berryman, acteur emblématique du film original. Je ne sais pas vraiment pour quelle raison, mais Wes Craven était un peu contre cette idée. En définitive, je n’ai pas insisté pour imposer sa présence car c’était peut-être une référence un peu trop lourde à la version de 77...

Q.P. : Comment se sont déroulés les rapports avec Craven pendant le tournage ?

A.A. : Craven a produit le film, il était donc présent dès l’écriture. Nous avons échangé des notes sur le scénario, il donnait son avis pendant le tournage… Nous étions en désaccord sur énormément de choses, nous avons beaucoup discuté, mais finalement les projections tests américaines se sont très bien passées, avec de très bon résultats, et tout s’est joué en la faveur du film tel qu’il est présenté aujourd’hui. Je pense que l’on ne pouvait pas refaire La Colline a des Yeux tel que la version originale : je la connais par cœur, je l’ai vu des centaines de fois et je pense que le film est culte non pas pour des raisons qui sont à chercher du côté de la peur, mais plutôt pour un ensemble un peu amateur et kitch : le look des années 70, le jeu des acteurs plutôt mauvais, le physique spécifique de Michael Berryman… Au final, le film joue plutôt la carte de l’humour noir : il y avait donc, à mon avis, une raison tout à fait légitime de refaire ce film.

Q.P. : Au niveau de la censure, Craven vous a t’il laissé carte blanche sur le tournage ?

A.A. : Sur certaines scènes il a effectivement montré un peu de réticence… Je voulais par exemple réinventer la scène du canari, déjà présente dans l’original, en remplaçant l’oiseau par un chaton qui aurait fini broyé dans un mixer ! La séquence était malheureusement un peu trop dur pour Wes…

Q.P. : Que pensez-vous de cette vague de réalisateurs cultes (Craven, Hopper…) qui n’arrivent plus vraiment à réaliser de bons films ?

A.A. : Je suis moi aussi déçu de voir certains réalisateurs se perdre un peu sur leurs derniers films mais le système de production américain peut vraiment vous casser les jambes. Il devient de plus en plus difficile d’imposer sa vision et de la défendre. Au bout de quarante ans de carrière, on devient peut-être un peu plus fatigué et résigné, on laisse alors, à tort, des exécutifs totalement débiles t’imposer des idées à la con ! Craven n’a, par exemple, pas choisi de passer en PG13 pour Cursed. C’est Dimension et les frères Weinstein qui ont décidé au dernier moment de chambouler le film… Wes aurait pu partir à la fin du premier tournage (il y en a eu trois !) mais c’est une décision toujours difficile à prendre quand on s’est investi dans un projet… Quant à Tobe Hopper, il tourne déjà depuis un bon moment des films plutôt ratés : il a réalisé un chef d’œuvre, Massacre à la Tronçonneuse 2 est également plutôt réussi, quant au reste de sa filmographie… Romero finalement est le seul qui a une démarche vraiment artisanale, il continue à faire ses films, avec les qualités et les défauts qui lui sont propres…

Propos recueillis le 16 juin 2006 à l’UGC Ciné Cité Lyon lors de l’avant première de « La Colline a des Yeux »

Nicolas C.

 

 

 

alexandre aja