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Sélection officielle - Compétition / Wara No Tate de Takashi Miike

Petite « polémique » concernant la présence de Takashi Miike en compétition avec son film Wara No Tate puisque nombre de journalistes semblent s’offusquer de se retrouver face à un film de genre en compétition officielle. Dur métier. Sans être de grands spécialistes de la filmographie du réalisateur (que l’on apprécie, précisons le…) on se retrouve pourtant rapidement confronté à l’un des défauts récurrents de la plupart de ses films : longueurs et bavardages. Avec près de 130 minutes au compteur et une deuxième partie plus introspective, le film perd lentement en efficacité et en spectaculaire. On avait pourtant cru, le temps d’une séquence d’action à la Michael Bay, que l’on tenait le scénario ultime du film d’action : cinq policiers chargés de convoyer un violeur dont la tête a été mise à prix. Chaque protagoniste étant susceptible de vouloir toucher le pactole peut être donc potentiellement une menace, y compris dans l’équipe chargée de sa protection ! Un sujet en or, complètement génial, qu’on aurait parfaitement vu débarqué dans les mains d’un Mc Tiernan pour un opus supplémentaire de Die Hard. Si côté action spectaculaire le film tient, dans un premier temps, plutôt ses promesses il s’essouffle peu à peu pour laisser place à une intrigue plus classique où corruption, honneur et rédemption parasitent l’intrigue à grands coups de psychologie un peu redondante et maladroite. Pas de quoi cependant crier au scandale : même si le réalisateur semble avoir ralenti le rythme (ce Wara No Tate est sa seule réalisation en 2013), Miike est avant tout un obsessionnel de la pellicule qui tourne entre 3 et 5 films chaque année tout en maintenant de vraies qualités cinématographiques. Un cas tout de même assez rare qui tient presque du miracle, ou du génie, surtout s’y on tente la comparaison avec les qualités indéniablement médiocres de la plupart des D.T.V. tournés à la chaine par de nombreuses boites de production : bâclés, sans intérêt et sans génie.

Alors certes, Takashi a perdu un peu de son mordant et de sa folie (voir les déglingués Gozu ou Ichi the Killer…), vise un public un peu plus large mais reste cohérent avec le reste de sa filmographie. Un film de plus parmi près de 90 autres titres de sa filmographie (!), presque une goutte d’eau dans son travail, mais qui parvient pourtant à se retrouver en compétition au festival de Cannes. Wara No Tate n’est, c’est sûr, pas un chef d’œuvre et repartira évidemment sans récompense mais on est enchanté de pouvoir déguster un vrai divertissement sans prétention : ça nous change du cinéma somnifère de Farhadi ou Desplechin…

 

Wara No Tate : La conférence de presse

Le rejet du film par la presse ne fait pas que se sentir en salle : il se répercute aussi sur la conférence de presse où une poignée de journalistes, principalement asiatiques, se disperse au milieu des chaises vides. On ne se retrouve du coup pas très à l’aise dans cette situation mais l’envie était forte pour nous de laisser le réalisateur et ses acteurs évoquer leur projet. Questions/réponses de l’équipe du film avec la presse :

Question presse : En voyant le film j’ai évidemment pensé à ce concept très japonais de "l’obligation". Des obligations que l’on se doit de donner envers la société, son patron etc… Dans votre film, j’ai l’impression que vous essayez de réintroduire ce principe qui est un peu éclipsé dans la société contemporaine, à travers ce policier, ce héros qui essaye de respecter le code d’obligation envers un métier et ses supérieurs. Cela semble être l’un des thèmes majeurs du film : Est-ce que c’était vraiment intentionnel de votre part ?

Takashi Miike : Que l’obligation soit le thème principal du film, je ne sais pas. Je pense que chaque personnage a différentes facettes. Lorsqu’on décrit les êtres humains on décrit tout les problèmes ou les soucis qu’ils rencontrent dans leur vie. C’est une histoire entre les policiers et le criminel mais ce sont avant tout des êtres humains qui ont aussi des parents, parfois des enfants et qui vivent le quotidien comme n’importe qui d’autre. Je voulais aussi montrer cette facette de leur vie privée, de manière assez simple. Évidemment le monde est hiérarchisé, il y a la thématique de l’obligation, de la mort, de la haine, mais lorsqu’on montre finalement des personnages à l’écran, on montre aussi les caractéristiques que possède chaque être humain.

Question Presse : J’ai entendu dire que le tournage avait été compliqué, surtout pour les scènes de tournage du train à grande vitesse. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Takashi Miike : C’est vrai que le tournage était très compliqué, le cinéma japonais n’est plus très friand de cascades et de scènes d’action. Ce n’est pas la faute des spectateurs qui aiment toujours l’action mais plutôt les producteurs qui n’apprécient plus les scènes d’action spectaculaires. Je me suis donc lancé le défi de faire un film qui soit impressionnant. Pour les scènes du train nous n’avons pas pu tourner au Japon, nous les avons donc tournées à Taïwan. Il y a eu beaucoup de problèmes de tournage et c’est certainement pour ça que mon genou droit est toujours meurtri aujourd’hui encore ! Heureusement que les photographes sont doués avec Photoshop, ils pourront rectifier et diminuer la taille de mon genoux de 10% !

Question Presse : Concernant les acteurs, quelles sont les différences de rôles entre le roman original et le film ? Par exemple le personnage qu’interprète Nanako est un homme dans le roman et est devenue une femme dans le film…

Nanako Matsushima : Lorsque j’ai reçu la première version du scénario ça n’était pas du tout un rôle de mère célibataire mais à partir du moment où ma participation a été confirmée, le réalisateur a modifié le scénario et le personnage de Iva est devenue une mère célibataire. Je pense que les différences avec le roman original sont une bonne chose car elles permettent d’insérer de nouveaux éléments d’intrigue. J’ai moi-même un enfant et j’ai donc pu facilement m’identifier à mon personnage. Ce n’était pas très compliqué de préparer ce rôle !

Takao Osawa : Nous avons eu plusieurs versions du scénario et il y a eu beaucoup de changements au fur et à mesure, mais les thèmes les plus importants que l’on trouve dans le roman original se retrouvent dans le film. Ma vision du roman n’est donc pas très différente de celle que j’ai du film.

Question Presse : Dans le film on ressent un tiraillement entre certaines valeurs traditionnelles du Japon, comme le respect, l’honneur, l’obligation… et une certaine forme de corruption qui peut toucher tout le monde, même dans la hiérarchie policière. Est-ce un reflet de la société actuelle ?

Takashi Miike : C’est vrai que comme toutes les autres cultures, la société japonaise évolue, mais finalement même s’il y a ces changements, je pense que les traditions et les pensées spécifiques au Japon sont toujours très présentes aujourd’hui. Récemment il y a d’ailleurs un retour à la tradition et une volonté de retrouver ce que les Japonais ont perdu au fil du temps.

        

Question Presse : Qu’est-ce que vous ressentez tous en venant à Cannes ? Monsieur Miike semblait très étonné de cette sélection et pensait que, peut-être, le festival était en train d’évoluer. Est-ce que vous ressentez ces changements depuis votre arrivée au festival ?

Takashi Miike : Lorsque j’ai appris la sélection du film au festival j’ai été extrêmement surpris et je n’ai pas osé demander au comité de sélection pourquoi il avait choisi mon métrage mais il semblerait que ce soit tout simplement parce que le film lui plaisait !

Nanako Matsushima : Ça fait 16 ans que je n’étais pas venue à Cannes. La fois précédente c’était d’ailleurs déjà avec Takao Osawa pour une émission de télévision qui s’appelait « Le train de nuit express ». C’est curieux de revenir ensemble ici 16 ans plus tard : je vois ça comme un coup du destin et je suis extrêmement reconnaissante envers Miike qui m’a permis de revenir au festival…

Takao Osawa : Moi aussi je suis évidemment très content d’être revenu à Cannes mais la projection officielle n’aura lieu que ce soir : c’est donc ce soir que l’on saura comment les spectateurs reçoivent le film. Il sera jugé dans la salle, c’est pour cette raison que je suis un peu tendu mais j’ai reçu beaucoup de messages d’encouragements…

Question Presse : Il y a beaucoup de tension dans le film et il est donc susceptible de plaire aux Occidentaux : quel message voulez-vous faire passer à ce public spécifique ?

Takashi Miike : Je tourne toujours ce que j’ai envie de faire et je ne cible donc pas précisément un public. Concernant le message, je ne souhaite pas faire passer un message spécifique au spectateur : je me contente de faire les films que j’ai envie de faire.

Question Presse : Il y a un mois au moment de la sélection, Thierry Frémaux avait présenté le film comme étant sous influence de Howard Hawks : une référence à une grande figure du classicisme américain. On assiste effectivement depuis quelques années à des changements de forme dans votre cinéma, une certaine épure peut-être par rapport aux années précédentes. Comment voyez-vous cette évolution et est-ce que vous voulez tendre vers une forme de cinéma plus classique et peut-être moins subversive ?

Takashi Miike : Quand il y a un excès, il y a toujours une réaction inverse qui se met en place. Chaque fois que je tourne ce n’est peut-être pas moi qui évolue mais mon environnement. Les propositions de films évoluent également et c’est peut-être la raison de ces changements. J’ai réalisé un certain nombre de films et j’arrive désormais à me situer dans l’univers du cinéma mondial. Je ne sais pas trop par contre comment je vais évoluer désormais : peut-être encore plus classique, peut-être encore plus excessif… Pour ce film, c’est une adaptation d’un roman existant, je n’avais donc pas besoin de chercher l’originalité et je cherchais peut-être, c’est vrai, à faire un film plus classique. Mais, comme je l’ai déjà dit, je ne cherche jamais à mettre mon « style » dans les films que je réalise : je tourne et je traite mes sujet de manière toujours très simple…

Question Presse : À la fin du film, après le verdict de peine de mort du criminel, ce dernier avoue de troublants remords : s’il avait connu sa condamnation il aurait fait plus de victimes. Je trouve cette scène très ironique. Dans le roman original il y a, entre autre, le thème du péché, du crime et du pardon : je voudrais que vous nous parliez un peu de ces grands thèmes que l’on trouve dans le roman original…

Nanako Matsushima : Les thèmes que l’on trouve dans le livre original sont des thèmes extrêmement difficiles auxquels on ne peut pas vraiment trouver de réponse. Pour interpréter mon rôle je me suis inspirée de ces thématiques mais j’ai surtout pensé à la meilleure manière d’interpréter mon rôle en m’intéressant à la position et à la situation familiale de ce personnage. C’est une mère célibataire et elle a un regard très critique vis-à-vis du criminel. Même si elle est policière ce n’est pour elle qu’un métier car elle est avant tout une mère. Je voulais jouer les deux facettes du personnage sans contradictions et sans mensonges : je pense que c’était mon plus grand défi et ma mission première pour le film…

Takao Osawa : Tous les personnages du film ont leurs propres points de vue sur la notion du bien, du mal et de la justice : même le criminel du film possède ces notions. Il y a cette double facette chez chacun des personnages qui essayent de trouver le bon équilibre entre la corruption et la justice. Il suffit simplement d’un évènement parfois anodin pour que cet équilibre disparaisse et que la balance penche du mauvais côté. En interprétant mon rôle, j’ai beaucoup pensé à mon propre quotidien et pendant le tournage je sentais que Miike me posait implicitement des questions sur ces thèmes…

Question Presse : il y a beaucoup de scènes qui ont été tournées à Taiwan : pourquoi avoir localisé votre tournage là-bas et quelle expérience en avez-vous tirée ?

Takashi Miike : J’ai beaucoup de relations et d’amitié avec des personnes de Taiwan. Lorsque, au début de ma carrière, je tournais des films à petits budgets, les taiwanais m’ont énormément aidé et m’ont offert la chance de faire des films avec une totale liberté. J’avais donc déjà un lien très étroit avec Taiwan. Pour ce film c’est vrai que c’était très difficile de tourner chaque séquence au Japon : on ne pouvait pas fermer complètement les autoroutes ou obtenir autant de voitures de police. J’ai aussi essayé de négocier avec la société des chemins de fer japonais pour tourner dans le train à grande vitesse mais pour des raisons de sécurité la compagnie a refusé. À Taïwan il y a des trains d’origine japonaise qui utilisent la même technologie de train à grande vitesse. Eux m’ont laissé tourner mes séquences et m’ont du coup à nouveau beaucoup aidé.

Nanako Matsushima : Le tournage à Taïwan s’est très bien passé et les gens étaient très gentils. Les séquences étaient par contre compliquées à mettre en place et le planning très chargé : je n’ai donc pas pu profiter du pays en tant que simple « touriste » !

Takao Osawa : Moi aussi je remercie énormément les taiwanais : sans leur collaboration nous n’aurions pas réussi à faire ce film. Si Wara No Tate sort en salle là-bas j’aimerais vraiment y retourner pour pouvoir le présenter et leur dire à nouveau « merci ».

Question Presse : En 1983 l’un de vos maitres du cinéma Shohei Imamura, a reçu la palme d’or avec son film La Ballade de Narayama. Étant vous-même en compétition, comment ressentez-vous cette palme d’or quelques trente ans plus tard ? Il est d’autre par très difficile à un film de divertissement de remporter une palme d’or à Cannes : quelle est votre attente par rapport à la remise des prix sachant que Steven Spielberg en est le président ?

Takashi Miike : En vous écoutant je constate que trente ans ce sont effectivement écoulés depuis que La Ballade de Narayama a remporté la palme d’or, du coup je réalise combien le temps est cruel, il passe très vite et c’est peut-être cette cruauté qui nous donne envie ou qui nous oblige à faire des films. Je n’ai peut-être pas appris beaucoup de choses par les mots du cinéma de Imamura mais à travers sa façon de travailler je pense que j’ai appris qu’il fallait faire des films simplement avec la seule matière que l’on possède. Parfois on cherche l’originalité ou la différence par rapport à d’autres cinéastes mais si l’on se concentre finalement à faire des films avec peu de choses, l’originalité du projet surgit tout naturellement. Il ne faut donc pas forcer les choses et vouloir à tout prix imposer son style dans chacun de ses films. Voilà ce que j’ai appris d’Imamura. Concernant la palme d’or, si on me la donne je serai ravi, cependant je pense que ce film n’est pas vraiment destiné à un prix : je suis déjà très content de voir qu’un film un peu différent soit dans la liste des sélections officielles et si les spectateurs prennent du plaisir à voir mon film je serai ravi !

Propos recueillis en conférence de presse le 20 mai 2013 à Cannes par Nicolas C.

 

 

 

 

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