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Sélection Officielle - Hors compétition / Mad Max : Fury Road de George Miller

On commençait à sérieusement s’impatienter mais George Miller l’a finalement fait : ressusciter le personnage de Max pour nous offrir un nouvel opus de la saga Mad Max. Ni vraiment une suite, ni vraiment un reboot, ce Fury Road se livre enfin à nous après des mois d’attente, de rumeurs (Gibson ? pas Gibson ?) et de craintes : ce nouveau film allait-il être à la hauteur de la légende ? Au bout du compte nous pouvons répondre oui et… non ! On ne va pas, dans un premier temps, cracher dans la soupe de ces deux heures de projection qui remplissent en partie le cahier des charges du genre : des cascades de maboule en pagaille, de la tôle très froissée par cagettes et des dégaines poussiéreuses tout de même plus classes que n’importe quel Post-Nuke rital 80’s (c’est pas compliqué remarquez…). Rien à dire sur l’emballage donc, Miller n’a pas perdu la main et nous en colle plein les yeux pour rassasier notre appétit creusé depuis presque 30 ans.

On pourra par contre justement reprocher à ce nouveau Mad Max, proche tout de même par son intrigue du deuxième opus, d’être peut-être justement trop spectaculaire ! Calibré comme un blockbuster estival, bourré jusqu’à l’écœurement d’une escadrille interminable de véhicules hallucinants et de gadgets meurtriers, le film gagne en ampleur ce qu’il perd en atmosphère, en enjeux et en caractérisation des personnages. Comme si le réalisateur culte nous avait servi une double ration de sensationnel par crainte de nous décevoir. Avec cette nouvelle aventure visuellement consistante Max lâche (beaucoup trop vite) son turbo interceptor et sa combinaison de cuir/métal motard grinçante pour devenir le guerrier du désert plutôt que celui de la route. La route et le béton brulant, dernier signe de la civilisation et de l’activité urbaine, voilà peut-être ce qui manque justement au film. À force de tracer au milieu de nulle part avec pour enjeu pas franchement palpitant de sauver une poignée de nénettes des griffes de l’Humungus de service, le film en délaisse finalement l’essentiel : le bitume, les bagnoles et le carburant, qui caractérisaient à la perfection l’atmosphère de fin du monde et nous ancraient les pieds sur terre dans un futur crédible, sombre et apocalyptique, sont ici plus ou moins effacés d’un récit qui pourrait parfaitement se situer ailleurs dans un univers de S.F. quelconque à l’autre bout de l’univers... La tête trop perchée dans les étoiles et pas assez au ras du béton : il n’en faut décidément pas beaucoup au nouveau Max pour se rallier à une cause dont on se fout finalement un peu, et même si ce dernier finit tout de même par tirer sa révérence en fin de parcours, on aurait naturellement aimé en savoir et en comprendre un peu plus sur le personnage, son passif, ses étranges flashs et ses cauchemars récurrents qui semblent hanter ses nuits.

Pas assez mystique, trop dans le moule de l’ultra spectaculaire, Fury Road n’atteint finalement pas à 100% ses objectifs : faire revivre une légende du cinéma, un héros solitaire, fragile et désabusé, symbole d’une ère révolue (la nôtre…), mais qui ne représente dans cette nouvelle péloche plus grand-chose de symbolique ou d’empathique. Pas vraiment difficile, dans ces conditions, de se faire voler la vedette par une Furiosa/Charlize Theron absolument parfaite de détermination, de désenchantement et de… furie, évidemment ! Déception ou non le carton annoncé au box office devrait dans tout les cas ramener le personnage dans de nouvelles aventures : on l’espère cette prochaine fois plus proche de l’asphalte….

 

 

Quinzaine des réalisateurs / Green Room de Jeremy Saulnier

L’une des péloches que nous avions repérées en préparant notre festival et pour laquelle nous étions prêt à miser lourd ! Après le sophistiqué Blue Ruin Jeremy Saulnier enflamme la croisette et la Quinzaine des Réalisateurs avec ce fulgurant Green Room. Loin des éclats clinquants, de la virtuosité photographique et de son ambiance psycho-tordue / apocalyptique de son opus précédent (un film de "vengeance" crépusculaire), Saulnier épure son style pour s’attaquer de la manière la plus élémentaire et frontale au survival teenagers. Un choix un poil risqué qui aurait pu être assimilé à une «régression » technique et photographique de la part d’un réalisateur étiqueté auteur (le public français se pâme souvent de cette appellation…), d’autant que le scénario nous sert une soupe déjà bien réchauffée : des jeunes punks rockers assistent à un meurtre et se retrouvent coincés dans les backstages d’un club de skin-heads isolé en forêt. Bien décidé à effacer les témoins du crime du monde des vivants, le propriétaire (Patrick Stewart, magnifique ordure bien loin du sympatoche professeur Xavier...) prend la décision de les faire disparaitre avant le levé du jour… Pas grand-chose de nouveau, donc, concernant la thématique : on est, de ce point de vue, en terrain parfaitement balisé. Côté mise en scène, l’efficacité prime et atteint parfaitement son objectif. Pas de temps morts, le film fracasse violemment et file à 100 cent à l’heure pour nous en mettre plein les oreilles et les yeux. L’empathie pour la bande d’ados en péril fonctionne donc à plein régime et on s’accroche rapidement au basque de cette team qui gueule son attitude rebelle sur les scènes miteuses et dégueulasses de l’Amérique redneck. Le choc de la violence de certaines séquences décuple, dans ces conditions, d’efficacité et nous font franchement grincer des dents (le bide tranquillement ouvert au cutter, le bras charcuté et la main qui pendouille façon boucherie : des instants, à n’en pas douter, très prochainement cultes…). Un déchainement de brutalité réaliste qui fait vraiment froid dans le dos, très loin des carnages de bandes dessinées que l’on goute habituellement du côté des slashers et autres survivals formatés.

On regrettera peut-être quelques maladresses en fin de parcours (la trop subite et déplacée métamorphose des quelques survivants en guerriers sans peur et sans pitié manque carrément de crédibilité) mais en l’état Green Room reste de loin la péloche fun du festival, une claque 100% rock’n roll (les références à la scène musicale hardcore sont disséminées tout au long du film) qui mérite et remporte haut la main la palme d’or de Maniacs !

 

 

Sélection officielle - Compétition / The Sea of trees de Gus Van Sant

Cannes ne connait décidément pas de limite critique quand il s’agit d’administrer de violentes et sévères volées de bois vert aux péloches en sélection, surtout quand la presse peut se caler en ligne de mire des auteurs déjà reconnus ou couronnés. Un plaisir un peu pervers bien plus "gratifiant" et vendeur que de tacler un réalisateur inconnu du publique. C’est le cas cette année de Gus Van Sant qui va faire les frais de journalistes remontés comme des horloges, tous unis pour descendre en flamme l’auteur culte de Elephant. Dès la projection de presse, Van Sant va ramasser sévère et se faire littéralement conspué par la quasi-totalité des critiques pour récolter dès le lendemain un tableau de notations des magazines matinaux parmi les plus catastrophiques de l’histoire du festival (le film est même présenté comme l’une des pires sélection officielle, label peu enviable dont avait déjà écopé Vincent Gallo et son Brown Bunny il y a quelques années…). Avec une moyenne de 0.6 sur 4 dans la grille de cotations presse de Screen international, Van Sant risque donc de connaitre quelques difficultés à renouer avec le succès d’Elephant

Le film méritait t’il finalement de si mauvaises critiques ? Certainement pas à notre avis même si The Sea of Trees, c’est sûr, n’est pas une franche et nette réussite. Pour mettre son film en scène Van Sant se frotte à deux thématiques bien distinctes : un abandon de l’urbanisation pour un retour à la nature et à la spiritualité tout d’abord, puis un portrait classique d’un couple en crise confronté à la mort. La première thématique est certainement la mieux restituée à l’écran et nous offre quelques belles images de solitude humaine et de nature apaisée. Une approche très naïve d’une thématique casse gueule qu’il est tout de même difficile d’aborder sans tomber dans la guimauve contemplative : Van Sant n’y échappe malheureusement pas complètement mais on ne comprend pas vraiment pourquoi on devrait lui reprocher ce que l’on encense généralement chez Terrence Malik. Du vent dans les arbres c’est toujours chouette quelque soit le cinéaste… Le travail sur le son permet en tout cas de s’immerger au cœur des images (les sonorités furtives de l’eau et de la gorge de Matthew McConaughey lorsque ce dernier avale ses cachets au fond des bois…). Cette vision un poil candide de la condition humaine ne nous a donc pas véritablement dérangés même si l’approche fantastique du récit déboule comme un cheveu sur la soupe en plus d’être diablement prévisible : on tire un peu la langue mais la poésie des images parvient tout de même in extremis à faire passer la pilule… On sera par contre nettement moins indulgent avec la deuxième thématique. L’introduction, en flash back, des scènes de couple qui se déchire en mode mélodrame lourdingue parasite maladroitement l’avancée du scénario : plus linéaire et plus clinique, elle tranche singulièrement avec le reste de l’intrigue et dévore les rêveries poétiques du récit parallèle. On en rajoute une couche supplémentaire avec l’apparition de la maladie, couplée à l’alcoolisme de Naomie Watts, qui plombe complètement le récit en sonnant comme un digest de situations plus éculées et larmoyantes les unes que les autres. La rédemption du couple s’écroule au final dans un canevas de pathos à deux balles et clôt de façon très convenue un film dont le public attendait certainement beaucoup trop…

En l’état The Sea of Trees se maintient à flot sur la forme et se ramasse une grosse gamelle sur le fond : il ne mérite en tout cas pas de se faire dévorer à la sauce cannoise même s’il apparait logiquement comme une œuvre mineure de la filmographie de Van Sant. Un conseil : filez en salle dès sa sortie pour vous faire votre propre avis !

 

 

Quinzaine des réalisateurs / A Perfect Day de Fernando León de Aranoa

Pas de doutes, les séquences de ciné les plus funs du festival restent de toute évidence la quasi exclusivité de la quinzaine des réalisateurs. C’est encore une fois le cas avec ce Perfect Day qui nous propose de suivre un groupe d’humanitaires en mission dans une zone en guerre avec pour simple objectif de débarrasser un cadavre qui contamine l’eau d’un puits. Sur un sujet en apparences douloureusement dramatique le réalisateur Fernando León de Aranoa (un inconnu pour nous à la filmographie pourtant déjà chargée d’une dizaine de péloches) parvient pourtant à signer une œuvre proche de la comédie noire, appuyée par un casting solide qui parvient à incarner avec talent ces héros du quotidien un peu désabusés. Une distribution des rôles réussie, véritable point fort du film, qui se joue de contrastes étonnants : aux côtés d’un casting féminin charmeur et étonnamment homogène (Mélanie Thierry, issue du ciné d’auteur français et Olga Kurylenko issue de la machinerie à blockbusters hollywoodiens…), on retrouve quelques gueules burinées par les années dont les irrésistibles et drôles performances de Tim Robbins saisissant de naturel en vieux baroudeur baba, têtu et un peu barré ainsi de Benicio Del Toro, cynique, malicieux et désabusé dans un registre différent de ce que l’on connait habituellement de lui (donc très nettement moins grave qu’à l’accoutumé, voir récemment Sicario pour se convaincre…).

Une équipe d’humanitaires que l’on prend donc du plaisir à suivre sur une simple journée de leur quotidien et qui parvient finalement à nous délivrer une véritable bouffée de fraicheur au milieu des champs de mines, au cœur d’un sujet sur les conflits armés jamais traité avec désinvolture mais avec un humour souvent cinglant, parfois un peu plus léger, mais toujours suffisamment intelligent pour ne pas sombrer dans le ridicule ou la lourdeur. "L’humour à froid est l’arme du film pour aborder les évènements avec distance" nous rappelle le réalisateur dans le dossier de presse, "comme une poupée russe, il s’agit d’un drame à l’intérieur d’une comédie, à l’intérieur d’un road movie, à l’intérieur d’un film de guerre". Un véritable mélange des genres manipulé au sein du récit avec beaucoup de tact et d’intelligence : le public de la quinzaine ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisque le théâtre croisette s’est marré pendant 90 minutes (on a bien cru que Charles Berling, présent dans la salle, allait se décoller un poumon à force de se bidonner…) et a littéralement ovationné le film pendant de longues minutes. Une séance en mode décontracte qui nous change un peu des drames psychologiques / sociaux et des péloches auteurisantes 100% calibrées cannoises qui nous gonflent un peu (beaucoup) à la longue.

"…Une chose est sûre. S’il s’agissait de musique, ce (le film) serait du punk rock…" : une dernière affirmation du réalisateur qui rattache son œuvre à un genre musical, et qui nous renvoie, du coup, et dans une approche totalement différente, au film de Jeremy Saulnier. A Perfect Day et Green Room : le ying et le yang cinématographique de la programmation de la quinzaine 2015 ? Une association improbable qui nous réjouit et qui réunit par le plus beau des hasards nos deux coups de cœur de cette programmation !

 

 

 

 

cannes 2015 01