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Sélection officielle - Compétition / Sicario de Denis Villeneuve

Voilà bien le genre de séance du festival qui ne nous laisse pas indifférent et nous pousse hors du lit (pas toujours facile de se motiver pour se taper dès le début de matinée une péloche d’auteur qui nous précipite illico au pays des songes…) : un polar militaire sec et sans compromis en compétition officielle c’est donc la promesse que nous tendait le pitch de Sicario, la nouvelle péloche du canadien Denis Villeneuve. Une sélection et un pari toujours un peu risqué pour l’équipe du film, le cinéma de genre n’étant pas toujours accueilli avec enthousiasme par les festivaliers. Pour notre part, on jouait également la carte de la prudence, ayant été très impressionné par la maitrise de la mise en scène de Prisoners (2013) et dépité par la prétention et l’ennui dégagé par Enemy, pourtant réalisé la même année. Un quitte ou double pour cette nouvelle réalisation qui s’avère au final complètement payant !

Villeneuve épure cette fois-ci sa mise en scène d’artifices et de maniérisme inutiles en jouant la carte de l’efficacité via une intrigue qui prend le temps de s’installer avant de rentrer dans le vif des hostilités. Un scénario et une ambiance oppressante qui nous rappellent les claques cinématographiques que furent le Traffic de Soderbegh ou le Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow. Des discours sans âme de bureaucrates accrochés à leurs convictions jusqu’aux actions militaires troubles en zone ennemie, on suit avec empathie le destin et le travail de cette équipe fantôme qui bosse de manière plus ou moins officielle pour le gouvernement américain (FBI, CIA, NSA : difficile de déterminer qui tire exactement les ficelles). Pour nous guider au travers de cette intrigue, on s’attache au personnage de Kate Macer, une jeune agent du FBI déterminée et idéaliste qui va découvrir, en même temps que nous, que le règlement n’est qu’une simple façade à l’action de terrain et qu’il faut souvent franchir la ligne rouge pour parvenir à ses fins. Dans le rôle de l’agent Macer, Emily Blunt, parfaite et juste, oscille entre sensibilité et détermination. Le film adopte, la plupart du temps, le point de vue de son personnage devenant le fil rouge des évènements dramatiques et intenses qui s’enchainent devant l’écran. Devant les états d’âme du personnage et la remise en question permanente de son intégrité professionnelle, l’immersion fonctionnent à plein régime pour ne plus nous lâcher jusqu’à la dernière image. À ses côtés Josh Brolin et Benicio Del Toro sont également parfaits d’ambiguïté, tour à tour rassurants et paternalistes envers Kate pour devenir quelques séquences plus tard insensibles, menaçants et autoritaires : une versatilité des personnalités, déstabilisante et imprévisible, qui rajoute bien évidemment du suspens à l’intrigue.

Un portrait sans concession donc, des pouvoirs parallèles et autonomes qui régissent les USA, et qui agissent dans l’ombre en franchissant toutes les barrières de l’ordre et de la morale en toute impunité. Un seul mot d’ordre : parvenir à ses fins quel qu’en soient les moyens. Une vision des institutions politiques et militaires qui n’est certes pas nouvelle dans le registre du polar mais qui continue, grâce à un scénario habile et intelligent, à faire froid dans le dos. C’est donc en s’appuyant sur une trame narrative rigoureuse qui expose les décisions / actions des protagonistes, avec une froideur perturbante, que Sicario remporte l’adhésion du spectateur et gagne en profondeur et en efficacité. Les premiers échos du film sur la croisette ont été très positifs (voir élogieux dans certaines des gazettes quotidiennes) et même si le réalisateur et son équipe sont repartis les mains vides, écartés du palmarès 2015, il y a fort à parier que ces qualités devraient permettre au film de trouver son public prochainement dans les salles. A confirmer dès le mois d’octobre 2015 sur le territoire français !

 

 

Sélection Officielle - Hors compétition / Amy de Asif Kapadia

Cannes en séance de minuit et l’occasion pour le festivalier de défiler sur le tapis rouge en mode décontracté. Une programmation moins guindée également, qui permet à Thierry Frémaux et son staff de proposer une sélection de films moins "auteurisant", plus proches du cinéma de genre (pour rappel l’incontournable Dawn of the Dead en 2004 ou le catastrophique Argento’s Dracula en 2012), et offre au festival de casser son image d’un cinéma trop cantonné à un public élitiste…

Une séance de minuit, donc, sous le signe du rockumentaire avec Amy, une plongée éprouvante et sans concessions dans la vie et la carrière de la jeune chanteuse Amy Whinehouse, morte sans grande surprise à 27 ans de ses excès en tout genre. On aurait pu craindre, en tenant compte de la réputation de la star et du scandale qui a continuellement émaillé sa carrière (came, alcool, cul et pétages de plomb en tout genre…), que le réalisateur , Asif Kapadia déjà à l’origine d’un autre documentaire sur le pilote automobile brésilien Ayrton Senna, ait choisi de mettre en avant la légende en édulcorant les troubles de la jeune chanteuse : à notre grande surprise c’est justement de manière inverse que le documentaire est abordé, en développant frontalement les diverses addictions de la chanteuse. Les premières interviews d’Amy mettent d’ailleurs déjà assez clairement les points sur les "i" : à seulement 17 ans la jeune femme dit préférer rester chez elle à glander et à fumer des joints qu’à véritablement assumer sa carrière… Une certaine idée très affirmée de la routine et du quotidien qui va malheureusement très vite la rattraper… C’est donc au travers d’archives pour la plupart inédites (beaucoup de home vidéos qui nous plongent en véritable voyeur dans sa vie privée) que l’on comprend rapidement la nature borderline de la jeune femme tout en excès incontrôlables qui vont la mener à franchir rapidement le point de non retour (une réputation auto-destructrice qui dépassait même les frontières de l’Angleterre : une poignée de mois avant son décès de nombreux sites web lançaient des paris sur la date de son décès potentiel..). Le documentaire revient également sur l’influence néfaste de son père et de son boyfriend Blake Fielder. Ces derniers sont représentés assez clairement comme des personnes antipathiques qui tireront encore un peu plus la jeune femme vers une fin inéducable : la réalité d’un père très arriviste qui débarque avec les caméras d’un réality show qui lui est consacré (!) sur le lieu de convalescence de la jeune femme ou l’appât du gain facile qui le pousse à envoyer Amy en tournée alors que la jeune femme ne peut plus assurer sur scène. Blake est quant à lui l’élément moteur de Amy, son inspiration et sa raison de vivre (ou de mourir…). Son attitude de jeune branleur camé n’est pourtant pas traitée aussi frontalement que l’on aurait pu le penser malgré la flagrance de son implication dans la déchéance de la chanteuse : il n’hésite pas à l’entrainer vers ses addictions les plus dures tandis qu’Amy ne voit en lui que le grand amour de sa (courte) vie… Cette approche du documentaire génère donc beaucoup d’empathie et d’implication du spectateur dans le processus destructeur d’Amy : les images n’en sont que plus émouvantes et/ou éprouvantes (l’état de délabrement physique de la chanteuse au fur et à mesure des images est impressionnant…)

Une réussite donc que ce documentaire, véritable miroir musical de l’Angleterre des années 2000 qui se cherchait une nouvelle icône à honorer : si les USA avait mené la danse avec le choc Cobain dans les 90’s, la patrie des Beatles a été grandement servi avec Amy puisque les icones borderline se transforment toujours en légende dès leur décès. On attend désormais la relève, de Camden ou d’ailleurs, mais une personnalité aussi affirmée, talentueuse et charismatique risque à coup sûr d’être difficile à dénicher… On peut se consoler en attendant avec ces quelques moments d’éternité sur grand écran…

 

 

Sélection Officielle - Hors compétition / Office (O Piseu) de Hong Won-Chan

L’Asie, et plus particulièrement la Corée, à l’honneur de la deuxième séance de minuit cannoise. Un horaire généralement propice à la péloche déjantée et au cinéma de genre qui vous remue le fauteuil (on se souvient de la claque inattendue du Dawn of the Dead de Zack Snyder ou du bide phénoménal du Dracula de Argento). Pas de découverte éclatante ou de nanar poilant cette année : on remise la mention "péloche culte" à une autre fois avec la projection très convenue de Office (O Piseu). La déception est d’autant plus amère que le film laissait espérer un savant mélange de thriller et d’horreur avec pour fond d’intrigue une entreprise et ses employés, entre pétage de plombs, pression du patronat et lutte des classes…

Une intrigue simple en apparence mais que le réalisateur Hong Won-Chan prend visiblement plaisir à rendre labyrinthique avec ses éléments scénaristiques empruntés aux poncifs du cinéma d’horreur : des apparitions fantomatiques mystérieuses, des lumières qui s’éteignent sans raisons particulières et une atmosphère de confinement relativement oppressante qui nous rappelle évidemment les grandes heures du Kwaidan Eiga et leurs lots de revenantes chevelues, tignasse en avant. Un genre très référencé qui parvient généralement, même sans génie ou pognon, à être efficace en jouant sur les apparitions horrifiques soudaines, accentuées par une musique qui vous décape les tympans avec l’ambition de faire sursauter les spectateurs. Des ambitions modestes, mais calibrées justement pour une séance de minuit entre potes, qui ne sont pourtant jamais atteintes par le réalisateur tant chaque effet de mise en scène surnaturelle semble avoir du mal à s’intégrer au récit et ne parvient jamais à trouver sa raison d’être au cœur de l’intrigue. La conclusion du film, pas franchement limpide, laissera d’ailleurs les spectateurs de la salle plutôt perplexes, débattant de points de vue diamétralement opposés sur le sens de l’intrigue… Un flou artistique qui nous laisse nous aussi franchement dubitatif : 110 minutes de métrage sans effets chocs, et sans éléments d’intrigue suffisamment pertinents pour nous tenir éveillé à 2h du matin : il faut toute la certitude d’un final digne du Audition de Takashi Miike pour ne pas s’effondrer de sommeil dans son fauteuil.

Un effort et une gymnastique des paupières qui s’avèrent au final bien vains : Office se joue des genres, maltraite nos repères de cinéphiles mais ne débouche au final sur pas grand chose : beaucoup d’idées brassées dans des dialogues de couloirs soporifiques pour un résultat franchement peu convaincant. "J’espère que le thème de l’individu perdant le contrôle de ses actes à l’intérieur de notre système social est perceptible dans le film" nous dit le réalisateur. Perceptible, peut-être oui, convaincant, certainement non.

 

 

Séance spéciale / Enragés de Eric Hannezo

Cinéma de la plage : en plein air, allongé dans des transats, calé sous un plaid, les pieds dans le sable : des conditions pas habituelles mais plutôt idéales pour visionner quelques classiques du ciné (de James Bond à 100.000 Dollars au Soleil en passant par une vieille péloche de Jackie Chan, il y en a généralement pour tous les goûts…) ou pour gouter à des avants premières en dehors du circuit classique des salles du festival. Du cinéma de genre généralement. C’est le cas ce soir avec Enragés de Eric Hannezo, une première œuvre après un détour par la production et la réalisation de documentaires. Un choix un peu casse gueule puisque Enragés est le remake de Cani arrabbiati (Rabid Dogs) réalisé en 1974 par Mario Bava, déjà lui-même adapté de la nouvelle Man and Boy de Michael J. Carroll. Hannezo, Benjamin Rataud et Yannick Dahan (réalisateur du catastrophique La Horde) prennent donc le pari d’adapter et d’actualiser le film de Bava. Au final, après visionnage et dépit, on se dit qu’il aurait certainement dû s’abstenir.

Dépit (profond) car notre croyance et notre enthousiasme à soutenir le cinéma de genre français n’a tout de même pas de limite : après s’être farci des brouettes de péloches horrifiques foireuses (La Horde justement, mais aussi La Meute ou Humains entre autres….), avoir suivi et financé symboliquement le (vraiment) pas terrible Aux Yeux des Vivants, voilà que, toujours optimiste, nous déboulons au cinéma de la plage pour une avant première en grande pompe : petite présentation de Thierry Frémaux et arrivée du casting avec Lambert Wilson et Virginie Ledoyen en tête de gondole. Une équipe du film assez complète qui va tout de même avoir la sagesse (la lucidité ?) de foutre le camp avant le début de la projection. Une réaction judicieuse puisque la vision de Enragés à la sauce française s’avère violement indigeste. Les premières images du hold-up initial nous avaient pourtant mis en confiance, Hannezo ayant pris le parti de tourner à Montréal pour donner un peu d’ampleur photographique, une "American touch" à base de grosses bagnoles de flics et de buildings qui tranchent net avec l’atmosphère bien différente qu’aurait générée un tournage à Paris. Un choix plutôt judicieux que le réalisateur ne confirme à aucun autre moment puisque le film se vautre rapidement dans tous les travers du ciné de genre à la française : des dialogues insipides, une interprétation en mode racaille que les cinéastes de la nouvelle génération ont décidément du mal à éviter et un scénario qui se perd rapidement en banalités et en longueurs : voir la séquence hors des clous de la fête des ours : on se demande encore pourquoi… Difficile dans ces conditions de pardonner le choix d’un casting, qui, sur le papier, s’avérait tout de même solide. Lambert Wilson, en roue libre, ne parvient jamais à susciter la détresse ou l’ambigüité de son personnage, et Virginie Ledoyen, dans un rôle dramatiquement creux, ne sert qu’à remplir l’écran et la banquette arrière de la voiture (son introduction à l’écran, dans une scène déshabillée aussi ridicule qu’inutile fait peine à voir…). Le reste du casting est à l’avenant. Seul Laurent Lucas, toujours à la hauteur même dans la pire des daubes, tire son épingle du jeu malgré un rôle qui disparait rapidement de l’intrigue…

Pour le reste pas grand-chose à sauver de ces quelques 90 minutes inutilement tapageuses qui frôlent l’anecdotiques : on en n’est pas encore au niveau zéro de Humains (on aime le charger celui-ci..) mais ce n’est certainement pas cette nouvelle tentative foireuse qui permettra à la France de s’imposer comme une valeur sûre du cinéma de genre. Au final, le manque de modestie quasi général des réalisateurs français, sûrs de leur génie à singer à coups d’hommages bancals les péloches et réalisateurs cultes des 70’s et 80’s, parvient à nous rendre totalement réfractaire au cinoche hexagonal ! Pour sûr ce sont nos voisins Espagnols, même en franche perte de vitesse, qui doivent bien se marrer…

 

 

Instantanés de Cannes…

instantanés de fin de conférence de presse au festival de Cannes 2015. Quelques moments qui permettent de croiser les équipes des films (en fin de protocole du parcours promotionnel) de façon plus détendue et spontanée…

Avec les équipes de (et la présence de…) The Lobster (Colin Farrell, Léa Seydou, Ben Wishaw…), The Sea of Trees (Matthew McConaughey, Naomi Watts, Gus Van Sant…), Carol (Cate Blanchett, Rooney Mara, Todd Haynes, Ed Lachman…), Mon Roi (Vincent Cassel, Emmanuelle Bercot…) et Sicario (Josh Brolin, Emily Blunt, Benicio del Toro, Denis Villeneuve…).

(Cannes, mai 2015) (Images : Nicolas C.)

 

 

 

 

 

 

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