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Christopher Lee:

conférence de presse,

Fantastic'Arts 2004...

 

Avec plus de deux cents films dans sa filmographie et une carrière s’étalant sur près de six décennies, Christopher Lee peut se vanter d’être l’un des derniers géants du cinéma d’épouvante. Sa venue aux Fantastic’arts fut cette année l’événement incontournable de ce festival. C’est donc avec une certaine appréhension que nous avons attendu, en ce premier jour de festival, l’arrivée de l’ex-comte vampire : après tout, l’homme aurait pu se montrer aussi précieux que son statut légendaire pouvait le laisser supposer. C’est pourtant un personnage d’une simplicité et d’une humilité rare qui s’est présenté à nous. Retour sur une conférence de presse en forme de conversation intimiste, jonchée de chemins de traverse…

Est –il vrai que vous reprenez le personnage du sorcier dans Dernière licorne ? Vous avez déjà prêté votre voix au dessin animé… (The last unicorn, 1982, réalisé par Jules Brass et Arthur Rankin Jr)

Christopher Lee : on espère pouvoir le faire, le scénario est actuellement travaillé pour un tournage prévu cette même année, je ne sais pas encore quand. Le dessin animé était superbement réalisé par une équipe de dessinateurs japonais… Nous souhaitons tous que le projet du film aboutisse mais je ne peux pas vous dire précisément quand… C’est une situation habituelle dans notre métier. En ce moment j’ai cinq scénarios qui m’ont été proposés, tous sont excellents. Cinq projets, cinq scénarios, cinq rôles excellents mais je ne sais pas du tout si l’on va les tourner ! La situation est toujours la même : on vous envoie un scénario, vous le lisez et si vous l’acceptez le producteur doit trouver le fric…(rires)

Après une telle carrière, qu’est ce qui vous pousse aujourd’hui encore à tourner ? avez-vous l’impression que ne plus tourner pour un acteur c’est un peu mourir ?

C. Lee : je ne suis pas mourant, en tout cas je l’espère ! Tout le monde me demande pourquoi je continue mon métier de comédien après 57 ans de carrière mais la réponse est simple… que pourrais-je faire d’autre ? Je ne suis pas charpentier, je ne suis pas artiste, je ne sais pas dessiner… que pourrais-je faire ?... Si j’étais toujours à la maison ma femme deviendrait complètement folle ! (rires). C’est très rare que les comédiens se retirent du métier. C’est arrivé avec Gary Grant mais il a continué à voyager en représentant les parfums Fabergé… Mon ami Roger Moore, que je connais depuis 57 ans et que j’aime beaucoup, tourne de temps en temps s’il en a l’envie (il n’est plus obligé de travailler) mais accorde beaucoup de son temps à l’Unicef. Peter Ustinof, un autre de mes grands copains, est également l’un de leurs ambassadeurs, mais des problèmes de santé l’empêchent maintenant de se déplacer fréquemment. Pour ma part j’essaie aussi d’accorder du temps à l’Unicef, si je ne tourne pas. Ceci dit, être acteur, c’est le seul métier que je sache faire...

Grâce à votre travail avec Tim Burton, Georges Lucas ou Peter Jackson, vous êtes reconnu par une nouvelle génération de spectateurs qui ne vous connaissait pas. Ètes-vous frustré ou satisfait de n’être reconnu que par ces quelques films récents ?

C. Lee : ces dernières années, pendant lesquelles j’ai travaillé avec les réalisateurs que vous avez cités, sont pour moi les plus importantes de ma carrière. Aujourd’hui toutes les générations de 9 à 90 ans me connaissent : pour un acteur c’est un miracle. Cette opportunité m’émeut et me rend vraiment heureux, j’espère donc pouvoir encore continuer longtemps mon métier pour toucher les générations suivantes !

Comment expliquez-vous l’attribution, à votre égard, de rôles généralement sombres et négatifs ?

C. Lee : un journaliste, un jour, à Paris m’a posé la même question en employant une phrase magnifique. Il m’a demandé pourquoi je représentais toujours les héros maléfiques. Héros est un terme plutôt flatteur mais il est vrai que ce type de personnage reste souvent la catégorie que l’on me propose le plus souvent. Simplement si le rôle me convient je l’accepte. Quand j’ai tourné en 1989 le téléfilm sur la révolution française intitulé Les années terribles, un invité d'un journal télévisé auquel je participais m'a remercié d'avoir représenté son aïeul (le bourreau Sanson dans le métrage) avec véracité. J'avais fait quelques recherches au sujet de mon personnage : c'était un monarchiste, un homme très intelligent et très capable qui détestait son «métier»… Vous savez, lorsque je tournais Les rivières pourpres 2 je racontais à tout le monde sur le plateau que j’avais interprété «Monsieur de Paris» pour la télévision française. Personne ne savait qui était ce personnage alors qu’il s’agissait en fait du personnage de Sanson. On l’appelait Monsieur de Paris car une fois par an, tous les aides bourreaux de France venaient pour passer une journée avec lui, le grand maître. Comme aucun d’entres eux ne connaissait le nom de famille de ses autres collègues, ils se prénommaient par le nom de la ville dans laquelle ils travaillaient… d’où le surnom Monsieur de Paris… Je peux vous dire, même s’il s’agit d’un fait macabre, que j’ai moi-même assisté complètement par hasard à la dernière exécution publique en France au mois de juin 1939 (ému), je ne savais pas comment je devais réagir… Un américain, un ami de mes parents, m’avait conseillé d’y assister pour m’accoutumer à la dureté de la vie, et ce, en prévision d’une hypothétique nouvelle guerre mondiale. Pourtant lorsqu’il m’a emmené à l’exécution et que j’ai vu l’échafaud et le condamné, je n’ai pas pu regarder… À ce moment là j’avais dix sept ans et je n’aurais jamais pu penser qu’un jour, dans un film, je ferais la même chose.

 

 

Avez-vous un regard sur votre carrière en terme de périodes ?

C. Lee : il y a effectivement plusieurs périodes. Le premier film que j’ai joué était une production anglaise qui se tournait à Paris. Je n’avais qu’une phrase à dire mais je m’en rappelle très bien : c’était une chance car la plupart du temps, lors de leurs premiers rôles, les acteurs devaient se contenter de faire de la figuration sans prononcer un seul mot ! L’action du film se situait dans une boite de nuit, nous étions tous assis autour d’une table, l’acteur vedette du film, Eric Portman, entrait dans cette boite et je devais dire «regardez, là, à l’entrée (…)». Cette première période de ma carrière a commencé en 1947 et pendant les dix années suivantes j’ai appris, je l’espère, mon métier d’acteur. C’est une profession qu’il faut apprendre (il insiste), il ne faut pas être trop pressé. Je trouve triste et dangereux pour les jeunes acteurs de se fixer trop rapidement des objectifs liés à la richesse et à la popularité. Il y a naturellement d’excellents comédiens aujourd’hui, il y a des stars aussi, mais pas comme à cette époque où, moi-même, je tournais beaucoup. Nous avions de vrais «géants» comme Gary Cooper, Robert Mitchum ou John Wayne et des femmes exceptionnelles comme Bette Davies , la meilleure comédienne avec laquelle j'ai pu travailler. Tous ces «géants» n'existent plus. Aujourd'hui nous avons soit des stars, soit des comédiens mais rarement les deux en même temps. Il y a cependant certaines personnes que j'admire beaucoup aujourd'hui comme Al Pacino, Robert De Niro ou Jack Nicholson, ainsi que certaines femmes splendides comme Jodie Foster, mais il est rare aujourd'hui de trouver de jeunes acteurs véritablement épatants. Actuellement lorsque des comédiens ou des comédiennes éblouissent l'écran, on peut se demander s'il s'agit véritablement de leur talent ou bien d'un travail de réalisation et de montage qui «améliore» leurs prestations... Comme je l'ai déjà dit les jeunes sont tous et toutes extrêmement pressés de devenir des stars : c'est une façon dangereuse d'envisager le métier car si l'on accède trop rapidement au sommet que peut-on se fixer comme objectif ensuite ? Je peux vous dire que pendant mes dix premières années d'acteur je ne savais rien du tout, je n'avais pas d'expérience, c'est pour cette raison qu'il faut apprendre et énormément travailler, que ce soit en théâtre, en télévision ou au cinéma. Ma deuxième période d'acteur débute en 57 avec l'arrivée des films de la Hammer. J'ai alors commencé à interpréter des rôles principaux : je ne les attendais pas et l'on peut dire qu'il s'agissait de personnages pour le moins bizarres…(rires). Le premier de ces films était muet mais lorsque l’on ma proposé le rôle de la créature de Frankenstein je me suis dit que c’était une formidable opportunité pour me faire connaître, si bien entendu le film remportait du succès. C’est, au final, ce qui est arrivé.. La troisième période qui a transformé ma carrière débute en 1970 avec 2 films : un western, Hannie Caulder, avec Raquel Welch et Ernest Borgnine puis, c’est le plus important pour moi, The private life of Sherlock Holmes, réalisé par Billy Wilder, que je considère comme étant le meilleur réalisateur avec qui j’ai pu tourner. C’était notre maître à tous, un homme que j’aimais énormément, il avait la réputation d’être un peu dur sur les plateaux mais je pense qu’il faut savoir être exigeant si cela s’avère nécessaire. Sa rencontre m’a en tout cas véritablement transformé car même si j’ai encore tourné ensuite quelques films fantastiques, j’ai par contre totalement laissé tomber le genre horrifique. Quand je suis arrivé à Hollywood en 1976 j’ai commencé par tourner Airport 77 dans lequel j’étais véritablement peu convaincant : c’était ma première expérience pour un grand studio et je n’avais pas l’habitude de ces méthodes de travail. Quand je suis arrivé, le premier jour de tournage, personne ne m’a accueilli, sauf Jack Lemmon que je connaissais très bien. Je me suis donc assis en attendant que l’on m’appelle sur le plateau, personne ne me parlait mise à part le metteur en scène qui avait évidemment quelques consignes à me donner. Nous avons ensuite tourné, j’ai fait quelques scènes et à la fin de la journée toute l’équipe est venue vers moi pour me féliciter et me dire qu’elle connaissait tous mes films ! Par cette réaction on voulait me faire comprendre que même si j’étais connu, il fallait comme tout le monde que je fasse mes preuves, que je leurs montre ici même ce que je savais faire. Cette période de ma vie à Los Angeles a été pour moi synonyme de grands changements, j’y ai vécu pendant une dizaine d’années puis nous avons décidé moi et ma famille de quitter cette environnement trop «Hollywoodien» : il n’y était malheureusement que trop peut souvent question du talent des comédiens… Je trouve, à ce propos, absolument terrifiant de voir qu’aujourd’hui les actrices, passée la quarantaine, ont énormément de difficultés à trouver un rôle. Pour les hommes, c’est un peu plus facile mais les femmes, aux États-Unis, sont représentées par la beauté d’abord et le talent ensuite. C’est certainement ce qui a le plus changé au cours de ma carrière, ce phénomène de starification, cet éloge de la beauté… La presse crée souvent ce phénomène de vedettariat et les acteurs, à force de voir leur visage en couverture des magazines, y croient ! Pour revenir à ma carrière, je peux dire qu’elle a vraiment changé aux États-Unis car une bonne moitié des films que j’y ai tournés, était des comédies . J'ai commencé au Saturday Night Live avec les talentueux John Belushi, Bill Murray ou Gilda Radner. C’était en 1979 à New York et j’étais l’invité de l’émission. Je participais donc à plusieurs sketchs en direct mais entre chaque segment il fallait rapidement changer de costume, hors caméra mais devant le public, pour gagner du temps ! Ce jour là, le hasard a voulu que Steven Spielberg soit présent dans le studio : il m’a alors proposé de jouer dans 1941, un film qui, à l’époque, avait fait mauvaise presse mais est devenu aujourd’hui un véritable film culte. J’ai fait d’ailleurs beaucoup de films comme celui-ci qui sont devenus avec le temps des films cultes… Je me souviens d’un tournage à San Francisco, en pleine période hippies, où l’on m’a demandé de prendre l’accent américain. J’ai accepté mais c’était très difficile car il y a toujours le risque de tomber dans l’exagération des accents. J’ai donc lu le scénario, seulement les quelques pages que j’avais déjà reçues, en présence du réalisateur et de la responsable du casting. Et j’ai été accepté. Seulement quand j’ai reçu le scénario complet j’ai été totalement surpris et perplexe puisque je devais interpréter le rôle d’un homme d’affaires qui, le week-end, devenait le chef d’une bande de Hells Angels !!(Serial, 1980). Et pourtant, malgré tout, je l’ai tourné…(rires).

Propos recueillis le 29 janvier 2004 en conférence de presse, pendant le festival Fantastic’arts de Gérardmer

Nicolas C.

 

Christopher Lee