________________________________________________________________________

 

Damien Granger :

L'interview !

 

Chez Maniacs, il est inutile de préciser que nous avons grandi avec les zines Mad Movies, L’Ecran Fantastique, Toxic et Vendredi 13 greffés à la main. Et de se revoir, tout juste sorti de l’ère Playmobile, à s’émerveiller devant les photos bien craspec de Elmer Le remue Méninges et se dire que, vraiment, ça doit quand même être bien plus sympa de se bouquiner un magazine bourré d’images gores plutôt que de monter le dernier gadget de Pif qui, de toute façon, se mettra à déconner dans les prochaines 24 heures… Quelques 20 ans plus tard (les boules…), on reste fidèle aux incontournables de la presse fantastique et l’on en profite pour rencontrer Damien Granger, rédacteur en chef de Mad. Petite interview dans un café parisien, noyé sous le bruit des machines à café Expresso et de clients gueulards, bien décidés à parasiter l’enregistrement de mon vieux dictaphone…

Maniacs : Est-ce que vous pouvez nous retracer un bref historique du magazine Mad Movies ?

Damien Granger : Mad a été crée en 1972 par Jean-Pierre Putters. A l’époque, c’était un fanzine de 12 pages dont 2 pages de photos qui étaient carrément collées sur la page même. C’est d’ailleurs comme ça que l’on repère les 125 exemplaires originaux des simples copies que l’on peut se procurer aujourd’hui… Il faut savoir qu’à l’époque, Jean-Pierre, sur les six premiers numéros, dactylographiait ses numéros un par un car il n’y avait pas encore de photocopieuse, donc, quand il tirait 125 exemplaires, il tapait 125 exemplaires ! Le magazine a ensuite évolué, Jean-Pierre a progressivement commencé à intégrer des pages couleurs et, dès le numéros 22, le magazine est passé semi-professionnel tout en devenant trimestriel. Il est ensuite devenu complètement professionnel en 1986. Il a été racheté en 2001 pour devenir une formule que je qualifierais d’encore plus professionnel car nous avons maintenant 100 pages tous les mois…

Maniacs : Comment se répartissent les « tâches » de travail rédactionnel au sein de l’équipe ?

D. G. : C’est moi-même qui m’en occupe, en tant que rédacteur en chef, et je décide ce que l’on va faire sur chaque film, qui fera la critique ou l’interview… C’est malgré tout un travail d’équipe car je me concerte évidemment avec mes rédacteurs pour savoir ce que chacun aimerait écrire. Je n’impose jamais rien au gens, sauf… certains films que personne ne veut voir !

Maniacs : Vous avez chez Mad Movies un « ton » rédactionnel spécifique, basé tout autant sur une vision divertissante, humoristique et décontractée du cinéma, mais également beaucoup de sérieux, parfois, dans l’analyse de certaines œuvres cinématographiques. Est-ce dû au tempérament de chacun des rédacteurs ou est-ce une ligne éditorialiste généralement voulue et définie ?

D.G. : En fait il y a les deux ! Il y a une ligne éditoriale qui est définie à la base par l’équipe créée par Jean-Pierre, mais aujourd’hui, quand j’ai repris la rédaction après Marc Toullec, je me suis dit qu’il était intéressant d’avoir une pluralité de rédacteurs. A l’époque Marc faisait quand même une bonne partie des numéros tout seul, avec la collaboration, sur la fin, de Didier Allouch, de Vincent Guignebert et de moi-même. Personnellement, je voulais rendre le magazine plus dynamique et plus vivant en amenant différents styles de rédactions. J’ai voulu, en embauchant de nouveaux pigistes, que chacun ait sa « spécialité » et un style un peu particulier. Ça donne, au final, un tout « bordélico-homogène » qui est fort sympathique! C’est donc effectivement une association des deux : on a une ligne éditoriale et un ton vraiment libre.

Maniacs : Alain Chabat a dit dans le livre Gore, autopsie d’un cinéma « le gore c’est du hard rock : il n’y a rien de tel qu’une bonne décapitation au riff de guitare »… à votre tour, quelle est votre définition du genre ?

D.G. : C’est clair que le gore est un genre très « rebelle ». Quand Jean-Pierre a fondé Mad Movies c’était avec un esprit un peu anarchiste. Le genre horrifique est lié à cet esprit anarchiste, il a longtemps été mis à l’écart des salles de cinéma et s’est peu à peu démocratisé avec la venue de réalisateurs tels que Night Shyamalan, qui ont apporté un peu de noblesse au genre. Le cinéma horrifique pur et dur reste cependant très rebelle et très rock’n roll : Il développe des thématiques qui dépassent le cadre de la vie quotidienne. Nous à Mad, ce qui nous plait dans le genre, c’est cette idée d’un « cinéma d’évasion ». Les mélos, les films d’auteurs avec des rencontres dans des Monoprix et des prises de têtes existentielles ça nous gave car on le vit tous les jours : pas besoin en plus d’aller le voir sur grand écran… Ma mère a toujours eu beaucoup de mal à comprendre pourquoi je m’intéressais à ce genre de films aussi violents : je lui expliquais que pour moi, ces films contenaient une vraie forme de création artistique, et qu’ils permettaient de relâcher un peu la pression de la vie quotidienne, il n’y a pas de mal à aimer ce genre de films…

 

 

Maniacs : Chabat a également dit « il y a des gores qui foutent franchement la trouille et je peux vous dire que pendant Suspiria ou Hellraiser, je faisais moins le malin » : quelle est votre plus grande trouille cinématographique, tous genres confondus ?

D.G. : Massacre à la tronçonneuse pour cette pression qu’il exerce sur le spectateur, et que je n’ai jamais retrouvé dans un autre film. Le film est troublant car très réaliste. Hopper n’affiche pourtant pas une seule goutte de sang dans le film. J’ai vu Massacre... très jeune et plein de gens me disaient « tu verras c’est le film le plus gore du monde... » : c’est complètement faux et c’est justement dans ce qu’il ne montre pas que le métrage puise sa puissance et son capital stress, on s’imagine très bien ce que peut faire une tronçonneuse sur le corps humain, on n’a pas besoin de le montrer, c’est déjà assez effrayant d’entendre le bruit ! Il y a un moment que j’adore dans le film, où Gunnar Hansen poursuit Marylin Burns dans les bois (même si cette scène est un peu comique car l’on sent que l’acteur court un peu au ralenti pour ne pas toujours la rattraper !). Hopper, dans cette séquence, cadre en plan serré l’actrice terrorisée en train de courir, et l’on entend seulement le bruit de la tronçonneuse derrière elle : voilà, à mon avis, une scène simple, sans effet sanglant, mais au final vraiment flippante. C’est vraiment l’un des films qui m’a le plus marqué, dans le registre de la terreur. Je peux également te citer un autre classique, qui fait certes un peu cliché : c’est L’Exorciste car il contient également des scènes très intenses vers la fin du film et aussi ce fameux plan subliminal qui intervient lors de la mort de la mère du Père Damien. Ce sont des idées qui sont très fortes et qui, en plus, sortent du lot. On ne les retrouve pas souvent dans les films d’horreur qui sont généralement construits sur le même moule. Mes peurs au cinéma viennent plus du stress qu’autre chose, le film Saw par exemple, que j’ai revu successivement plusieurs fois, me colle toujours autant la trouille car il crée une vraie tension. On sait ce qui va se passer mais, même quand je le revois, je m’angoisse quand même car le réalisateur y distille un climat très fort au niveau de l’angoisse. Les personnages sont enfermés, il ne savent pas du tout comment il sont arrivés là : il y a cette notion de l’inconnu qui fait très peur...

Maniacs : Et Calvaire (2004. Fabrice Du Welz), qu’est ce que vous en pensez ?

D.G. : J’ai trouvé ça très bien. Ce qui est intéressant dans ce film, c’est que le réalisateur a réussi à distiller une ambiance que j’aime définir comme étant plaisamment dérangeante car l’histoire ne te malmène jamais. Je ne trouve pas que le film soit « trash », je trouve au contraire que Du Welz a effectué un excellent choix de casting en choisissant Jackie Berroyer : on ne sait jamais si l’on doit rire ou être terrorisé mais ça ne nous met pas mal à l’aise pour autant…

Maniacs : Dans le genre « films de zombies », vous êtes plutôt zombies asthmatiques en manque de ventoline à la Romero, ou zombies athlétiques, Carl Lewis, à la Snyder/Boyle ?

D.G. : Personnellement, j’ai été très content quand des films comme 28 jours plus tard se sont mis à faire galoper les zombies car je trouve qu’il fallait vraiment renouveler le genre si l’on voulait le relancer. Aujourd’hui les zombies qui avancent au ralenti ne sont plus maîtrisés par les réalisateurs. Les derniers films, avec ce type de zombies, que j’ai vu n’étaient pas réussis, on n’y croyait pas faute de véritable travail de mise en scène. En revanche, en voyant Shaun of the Dead j’ai été vraiment impressionné car Edgar Wright, malgré l’humour du film, arrive à rendre ses morts-vivants véritablement menaçants. Je dirais donc que pour moi c’est du 50/50 : Je suis très content que des réalisateurs arrivent avec une nouvelle approche, car après tout, pourquoi un zombie ne pourrait-il pas courir ? On peut faire tout ce que l’on veut dans ce genre, alors autant tout se permettre, se lâcher et s’éclater ! À l’opposé, lorsque j’ai vu, comme je l’ai dit, Shaun of the Dead, je me suis dit qu’ils étaient vraiment bons et vraiment malins car ils avaient réussi à revenir à l’ancienne formule et à nous y faire croire, comme dans les Romero. Shaun of the Dead utilise des zombies lents mais joue sur le nombre, sur la masse qui accentue et rend crédible la menace…

 

 

Maniacs : Le film que vous n’en pouvez plus d’attendre cette année ?

D.G. : Il y en a trois. Batman Begins, The Devil Rejects de Rob Zombie, la suite de House of 1000 Corpses, et Fragile de Jaume Balaguero : trois films très différents. Batman Begins car j’attends depuis longtemps une nouvelle version du personnage et je trouve que c’est une excellente idée d’avoir pris Christian Bale : il est parfait en Bruce Wayne, et j’aime cette idée d’axer le film sur le polar plutôt que sur le super héros car le genre a besoin d’être renouvelé : on en a trop vu, il y en a encore plusieurs à venir et on commence vraiment à frôler l’overdose. J’attends que quelqu’un de malin relance le genre en le renouvelant et je pense que Christopher Nolan peut le faire. J’espère que le film tiendra ses promesses... The Devil Rejects car j’adore House of 1000 Corpse, je trouve qu’il a réussi un vrai film de fan et ce nouvel opus devrait être également vraiment fort… Et Fragile car j’ai eu la chance, au marché du film de Los Angeles, d’en voir vingt minutes très prometteuses...

Maniacs : Quel est votre film d’Albert Pyun préféré ?

D.G. : Nemesis, car il a réussi un vrai bon film et a, comme d’habitude, essayé de faire une espèce de western urbain. C’est du non stop action et en mettant en scène des cyborgs, il peut surtout se permettre de shooter tout le monde en gros plan à bout portant, en se vidant littéralement des chargeurs dans la tronche ! Comme se sont des cyborgs, il n’y a pas une goutte de sang mais pourtant moi je trouve qu’à l’arrivée le plaisir est le même. Il doit d’ailleurs être considéré pour beaucoup de monde comme son meilleur film car même Underworld lui repique des idées : l’évasion de Kate Beckinsale par le plancher en faisant des trous à la mitrailleuse vient de Nemesis !

Maniacs : Means Guns ?

D.G. : J’adore aussi ! Quand il dit qu’il a voulu rendre hommage à Léon, certaines personnes sont scandalisées d’entendre ça, mais il le réussit pourtant très bien avec évidemment un budget et des moyens plus restreints. Means Guns c’est un énorme shoot’em up comme j’ai rarement pu en voir, et Lambert, excellemment utilisé, est très bien dans son rôle... Récemment j’ai eu l’occasion de voir Blast, un Pyun cuvée 1997, que j’ai également trouvé très sympa.

Maniacs : Damien Granger en Michael Myers dans Mad, c’est un hobby de week-end, ou un cas psychologiquement irrécupérable suivi par le Docteur Loomis ?

D.G. : La deuxième solution, et irrécupérable à un haut niveau ! Je ne l’ai pas choisi pour rien car Halloween fait partie de mes films préférés et Carpenter a eu une grande idée : il a réussi à incarner le mal dans un gamin. Maintenant, concernant la franchise, c’est évidemment une belle catastrophe. Il y a pour moi le premier, évidemment, et le sept car Steve Miner a fait du très bon boulot avec Halloween 20 ans après. J’ai été d’ailleurs très énervé à la vue du suivant, Halloween Résurrection, de voir à quel point ils retournaient leur veste vis-à-vis du final du précédent, pour ramener Myers et pouvoir ainsi relancer la franchise... Mais je trouve que le sept s’en est vraiment bien sorti : il utilise bien le scope, il y a des scènes vraiment fortes, la confrontation finale entre Jamie Lee Curtis et Myers fonctionne parfaitement. C’est comme un B movie, c’est efficace, ça dure 1h18, ça enchaîne, c’est carré, et il y a suffisamment de morts originaux ! Ils ont eu également raison de ne pas l’appeler Halloween 7 mais 20 ans après car c’est une suite directe du premier et c’est en ça que je ne comprend pas pourquoi ils se sont sentis obligés de reprendre sa fin pour Résurrection. 20 ans après aurait pu être un épisode complètement indépendant pour le 20 ème anniversaire : la conclusion était parfaite, on enterrait Myers et on en parlait plus ! Je pensais plutôt que le huit reprendrait la suite du six, en exploitant un peu mieux cette idée, que j’aimais bien, de la secte qui essaye de contrôler Myers, mais ils n’ont pas du tout exploité cette idée ! Maintenant il nous reste à attendre le neuf, Halloween Asylum (ou, d’après IMDB, Halloween Retribution), qui repose sur une bonne idée : Michael Myers a été arrêté et interné dans l’asile de son enfance, qui est devenu une prison de haute sécurité pour serial killers. Il arrive bien sûr à s’évader, ainsi qu’une bonne partie des pensionnaires de la prison, et il se met à décimer tout le monde dans la ville avec tous ses potes assassins ! C’est fun et c’est bon esprit ! Je pense qu’il faudrait, aujourd’hui, que quelqu’un ait l’idée de faire avec la franchise Halloween ce que New Line fait avec Jason depuis deux films : qu’il dynamite complètement le concept pour faire des films, peut-être débiles, mais fun !

Propos recueillis à Paris, en février 2005. Merci à Damien Granger de nous avoir accordé un peu de son temps pour pouvoir réaliser cette interview !

Nicolas C.

 

 

damien granger