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Roger Corman :

Conférence de presse,

Fantastic'Arts 2005...

 

S’il est un producteur/réalisateur qui méritait les honneurs du festival du Gérardmer, Roger Corman pouvait prétendre à cet éloge. Dénicheur de talents aussi divers et prestigieux que ceux de Jack Nicholson, Francis Ford Coppola, Wes Craven, Joe Dante, Ron Howard ou James Cameron, il touche également à tous les genres cinématographiques, de l’horreur au film de bikers (!) et crée, au début des années 70, sa boite de production New World Pictures. Jonglant entre la mise en chantier d’une batterie de séries z au budget fauché, et la distribution de films étrangers aux États Unis (de Truffaut à Fellini) Corman devient progressivement l’un des plus importants producteurs indépendants. Il continue aujourd’hui encore, par le biais de sa société Concorde - New Horizons, à nous offrir des perles telles que Raptor, The Arena ou Avalanche Alley (tous disponibles en dvd pour quelques centimes…). On ne pouvait donc pas laisser passer l’occasion d’assister à sa conférence de presse à l’occasion d’un hommage qui lui était rendu au 12 ème Fantastic’arts de Gérardmer.

Quel est le film, dans votre carrière, dont vous êtes le plus fier ?

Roger Corman : J’ai eu la chance d’avoir été scénariste, réalisateur et producteur, c’est donc difficile pour moi de citer un seul film car ce qui m’a rendu, en définitive, le plus heureux, c’est tout simplement d’avoir pu procurer du plaisir aux spectateurs…

Vous êtes un grand découvreur de talents, pouvez-vous parler des ces rencontres ?

R. C. : Je suis heureux d’avoir pu donner une première chance à des réalisateurs comme Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Jonathan Demme, Ron Howard, James Cameron ou d’avoir travaillé avec de très jeunes acteurs comme Robert De Niro, Jack Nicholson ou Charles Bronson. C’était un vrai bonheur pour moi de pouvoir leur apprendre « quelque chose » mais je tiens à rappeler que le succès qu’ils ont tous pu connaître au cours de leur carrière, ils ne le doivent tous qu’à eux même et à leur talent…

A propos de Charles Bronson, qu’est ce qui vous a poussé à lui donner un premier rôle dans un film ?

R. C. : Lorsque j’ai vu les tout premiers rôles qu’avait interprétés Charles Bronson, j’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait d’un acteur de talent, mais j’ai aussi senti qu’il était également capable d’avoir à la fois un grand pouvoir charismatique et une grande sensibilité : c’est ce qui m’a poussé à lui donner le rôle de Machine-Gun Kelly (1958). Je pense, en ce qui concerne la suite de sa carrière, que le public n’a, malheureusement, jamais vraiment compris à quel point Bronson pouvait être un acteur fin et délicat, qui était capable d’avoir des rôles beaucoup plus nuancés, autres que cette image d’acteur viril et puissant qui le caractérisait la plupart du temps. Cette qualité n’a malheureusement pas marqué sa carrière, les spectateurs ne l’on pas vraiment ressenti… Je pourrais d’ailleurs faire un parallèle avec Silvester Stallone, qui possède également, à tort, la simple étiquette d’homme « fort ». Les deux acteurs s’appréciaient d’ailleurs beaucoup de par leurs points communs : ils pouvaient véritablement avoir un jeu très nuancé mais on ne leur a que rarement laissé l’opportunité de le faire… Aujourd’hui les films fantastiques se créent plutôt en post production par le biais du numérique alors que la plupart de vos films étaient tournés principalement en plateau.

Trouveriez-vous le même plaisir à réaliser des films par le biais principal du support informatique ?

R. C. : Aujourd’hui je continue de faire des films mais en tant que producteur et non pas en tant que réalisateur. Si je tournais encore aujourd’hui je prendrais un immense plaisir à utiliser les effets numériques. En tant que producteur nous utilisons d’ailleurs l’informatique pour finaliser nos films, pas les effets les plus chers, mais je suis, pour ma part, très intéressé par tout ce qui est généré par ordinateur et le travail des images de synthèse. Je pense par contre qu’il faut faire attention lorsque l’on utilise ces images car l’informatique permet aujourd’hui une création illimitée de ce que l’on peut montrer à l’écran. Il est, à mon avis, parfois plus intéressant pour un réalisateur de suggérer, de ne pas afficher la totalité des choses et d’en garder une certaine partie libre à la fantaisie des spectateurs. Chaque spectateur avec son propre imaginaire peut mettre des images, là où le réalisateur a choisi de ne pas en montrer. Le film sera donc différent pour chaque personne qui le visionnera. Stimuler l’imagination du spectateur est pour moi un principe intéressant, il vaut donc mieux utiliser les effets spéciaux avec parcimonie...

Qu’est ce qui vous a poussé à délaisser la réalisation au profit de la production ? Avez-vous aujourd'hui envie de revenir derrière une caméra ?

R. C. : D’après mes souvenirs, j’ai réalisé mon dernier films en 1970 (The Red Baron). J’en ai tourné un autre en 1990 mais il s’agissait d’une commande (Frankenstein Unbound) : celui-ci ne compte donc pas vraiment ! À l’époque je sortais d’une période ou j’avais réalisé énormément de films en très peu de temps. J’étais donc totalement épuisé et je me suis dit que j’allais m’accorder une année sabbatique pendant laquelle j’arrêterais de tourner. Pourtant au bout de six mois je commençais déjà à m’ennuyer ! J’ai donc décidé de produire un film pour changer un peu d’activité. Il a rencontré énormément de succès et je me suis dit en définitive que je devrais continuer à développer mon implication dans la production. Ce nouveau travail m’a cependant éloigné un peu de la réalisation jusqu’à aujourd’hui mais j’ai en projet la réalisation d’un épisode d’une série télévisée, aux États-Unis, nommé Les Maîtres De L’Horreur. Le projet consiste en ce que chaque épisode soit orchestré par un réalisateur différent, reconnu pour avoir tourné des films de genre horrifique. On trouvera d’ailleurs parmi eux John Carpenter, Joe Dante, Don Coscarelli ou Tobe Hopper. Chaque tournage dure entre 7 et 8 jours et je me dis que c’est un projet qui pourrait être très amusant et j’espère pouvoir m’y investir très prochainement…

Pour en revenir au tournage en numérique, qu’avez-vous pensé de « Sky Captain and The World of Tomorrow » ? (Film de cérémonie d’ouverture du festival)

R. C. : J’ai énormément apprécié le film qui m’a rappelé ceux que j’allais voir, étant enfant, le samedi après midi : ils contenaient beaucoup d’action et au bout d’une vingtaine de minutes il y avait systématiquement une scène désespérée où l’on se disait que le héros allait mourir, et le film s’arrêtait. Il fallait ensuite revenir le samedi suivant pour connaître la fin de l’histoire. Evidemment le héros arrivait toujours à se sortir des situations les plus dramatiques ! C’est ce genre de films qui, je crois, a également inspiré George Lucas pour Star Wars. Sky Captain m’a donc fait beaucoup penser à ces sérials. Le film contient énormément d’action et d’humour, un mélange que je trouve intéressant. On sent également que le réalisateur a voulu donner un look surréaliste et onirique au film, proche de l’univers des comics. Les images de synthèse ne jouent pas la carte du réalisme systématique : c’est un très bon exemple d’un réalisateur qui a utilisé la technologie numérique à bonne escient.

Que pensez-vous du débat, qu’il soit politique ou médiatique, selon lequel les films d’horreur peuvent engendrer des violences dans la vie réelle ?

R.C. : Je rejette totalement ce point de vue selon lequel les films d’horreur peuvent engendrer de réelles violences physiques. A priori, les individus qui se disent influencés ou inspirés par certains films, connaissent des antécédents psychologiques qui ne sont aucunement liés au cinéma. Un film n’est pas un élément suffisamment puissant pour engendrer ce genre de comportements. Il y a effectivement des films qui contiennent énormément de violence mais il suffit d’allumer sa télévision pour se rendre compte que la réalité contient des images bien plus difficiles que celles produites par une œuvre de fiction. C’est, à mon avis, plutôt de ce côté des médias que l’influence sur les personnes instables trouve sa source...

Quel est le dernier grand film fantastique que vous ayez vu récemment ?

R.C. : Il n’y en a pas un, mais deux qui me viennent à l’esprit. Je pense à Ringu (1998) de Hidéo Nakata et à son remake américain The ring (2002) de Gore Verbinski. Les films m’ont semblé intéressants car ils emploient une thématique qui était déjà utilisée dans des romans anglais du siècle dernier (Les fantômes se vengent des vivants). C’est donc passionnant de voir comment deux réalisateurs contemporains ont pu réutiliser ce thème pour le remettre au goût du jour, de manière assez pertinente… Pour en revenir à la question précédente, à savoir si le cinéma pouvait pousser des gens à commettre des crimes, j’aimerais vous dire qu’aujourd’hui, il s’agit du soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, le camp de la mort. Aujourd’hui, tout le monde sait qu’il s’est passé, ou qu’il continue de se passer, des choses horribles partout à travers le monde. Cela me semble être quelque chose de suffisamment fort et puissant, dans l’horreur réelle, pour surpasser tout ce que l’on peut nous montrer au cinéma.

J’aimerais savoir ce que vous pensez du titre, qui vous est souvent attribué, de roi de la série b, du « vite fait, bien fait pour pas cher ». Auriez-vous, de ce fait, aimé avoir un peu plus de confort financier pour réaliser vos films ?

R.C. : Je n’ai pas vraiment de réponse toute faite à cette question. Tout ce que peux dire, c’est que j’assume parfaitement tous mes films ! Je suis fier de les avoir réalisé dans ces conditions et de les avoir financé moi-même. C’est d’ailleurs de là que me vient cette étiquette de roi de la série B, car j’ai produit tous mes films avec mon propre argent. Je n’en avais pas énormément c’est pourquoi mes films étaient des petits budgets, mais je suis fier de ma carrière et de mes films : je préfère être reconnu en tant que roi de la série B plutôt que d’être un petit réalisateur de grands films hollywoodiens…

Quelles sont les limites morales que vous vous imposez à ne pas dépasser, concernant la thématique de la violence ?

R.C. : Je m’impose surtout des limites techniques de réalisation. En ce qui concerne l’aspect moral, je suis politiquement et socialement plutôt libéral, je vais donc montrer les choses à l’écran sans jamais les pousser trop loin. Je connais mes limites mais elles ne sont pas trop restreintes…

Concernant le film « The Raven » (63), vous avez bénéficié sur ce tournage d’un trio d’acteurs de légende dans le domaine du cinéma d’épouvante et du fantastique : Boris Karloff, Vincent Price et Peter Lorre. Y a-t-il eu une compétition entre ces trois acteurs pendant le tournage de ce film ?

R.C. : Je ne parlerais pas spécifiquement de compétition mais j’ai eu quelques problèmes car ces trois acteurs avaient des styles de jeux très différents. Boris Karloff venait de la scène classique londonienne, Peter Lorre était un habitué de l’improvisation : il connaissait de façon approximative les dialogues du scénario mais il était très bon pour improviser devant la caméra, Vincent Price, pour sa part, maîtrisait toutes les techniques, il connaissait son scénario par cœur mais il était aussi capable de faire beaucoup d’improvisation. En fait le problème venait surtout de Boris Karloff et Peter Lorre : pendant le tournage Boris Karloff est venu me voir car il ne supportait pas, connaissant ses dialogues par cœur, que Peter Lorre improvise le sien, ça le déstabilisait et il ne savait plus quoi faire. Comme je pensais que Peter était très bon en improvisation, j’ai donc essayé de trouver un compromis et je lui ai demandé de rester un peu plus près du script, d’un autre côté j’ai demandé à Boris d’être un peu plus souple dans ses exigences. Au final il y a peut être eu une petite compétition mais je ne l’ai pas vraiment ressenti. Je me dis, en tout cas, que je suis fier, aujourd’hui, d’avoir pu tourner avec ses trois acteurs très différents car ils ont tous donné le meilleur d’eux-mêmes, sans nécessairement vouloir se démarquer les uns des autres.

Y a-t-il une scène dans le cinéma fantastique qui vous ait particulièrement marqué ou effrayé ?

R. C. : Je me rappelle effectivement d’une scène mais ce qui est étonnant, c’est qu’elle n’était pas du tout dans un film d’horreur ! C’était dans un film de David Lean qui s’appelait The Great Expectations (1946). Dans la scène, un jeune homme est en train de courir et tout à coup, sortant de nulle part, il y a un évadé de prison qui surgit devant lui ! Je me rappelle encore avoir sursauté dans mon fauteuil. Comme je vous l’ai dit, c’était d’autant plus étonnant car il ne s’agissait pas d’un film d’horreur. David Lean a voulu créer un instant de peur, de frayeur intense, et il a parfaitement réussi son effet !

Concernant les films indépendants aux U.S.A., y a t-il encore un avenir pour l’exploitation en salles ou doit-on maintenant viser directement le marché du dvd ?

R.C : Aujourd’hui nous sommes au « plus bas » du cinéma indépendant. Dans les salles, aux Etats Unis, à l’époque où je tournais encore moi-même, tous mes films arrivaient en salles, tout le monde les voyait et il y avait encore un véritable circuit de distribution. Aujourd’hui il y a seulement 10 % des films indépendants qui ont la chance d’arriver sur les écrans de cinéma, et leur sortie est souvent limitée à quelques salles seulement. Cette année, lorsque j’ai vu les films nominés aux Oscars, je me suis dit que j’aimerais voir The Aviator (2004) remporter celui du meilleur film car Scorsese a débuté avec moi et Martin a été nominé de nombreuses fois, les années précédentes, sans jamais remporter de statuette. En même temps dans les nominations, il y a quelques films avec des budgets plutôt réduits comme Sideways (2004) d’Alexander Payne : ce serait formidable que ces films remportent un Oscar. J’ai déjà produit des films en numérique et je suis très enthousiaste vis-à-vis de cette nouvelle technologie car elle permet à des réalisateurs de talent, de pouvoir tourner avec beaucoup moins d’argent et avec beaucoup plus de liberté et de souplesse. Je pense que lorsque la production numérique sera arrivée au terme de sa maturité, les frais de production, de post-production et d’exploitation seront largement diminués. Il faut qu’il y ait un avenir pour le cinéma indépendant, qu’il soit dans le digital ou ailleurs car s’il continue à suivre la pente descendante actuelle, ce sera bientôt la fin des films à petits budgets...

Propos recueillis en conférence de presse le jeudi 27 janvier 2005 à Gérardmer.

Nicolas C.

 

 

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